Chapitre 5 — Pourquoi je ne crée jamais avec un chronomètre
Il y a une question que l’on me pose parfois.
« Combien de temps vous faut-il pour réaliser un collier ? »
Je pourrais répondre quatre heures.
Parfois cinq.
Parfois beaucoup moins.
Mais cette réponse serait incomplète.
Parce qu’en réalité, un bijou ne commence jamais lorsque je coupe le premier fil.
Il commence bien avant.
Il peut naître en regardant la lumière traverser une pierre.
En marchant dans la nature.
En observant une couleur.
Ou sans prévenir, alors que je suis occupée à tout autre chose.
Il m’arrive même de penser à une création plusieurs jours avant de m’asseoir à mon atelier.
Je réfléchis aux couleurs.
Aux formes.
À la manière dont les fils viendront entourer la pierre.
Et puis, un matin, je sais.
C’est aujourd’hui.
Lorsque je commence enfin à tisser, le chronomètre pourrait démarrer.
Mais il ne raconterait qu’une infime partie de l’histoire.
Parce qu’il ne mesurerait pas les hésitations.
Les idées qui changent en cours de route.
Les pauses où je regarde simplement la création sans toucher au moindre fil.
Les moments où je défais plusieurs rangs parce que quelque chose ne sonne pas juste.
Pendant longtemps, je pensais que tout devait être mesuré.
Combien d’heures.
Combien de créations.
Combien de ventes.
Combien de temps avant de réussir.
Puis le micro-macramé m’a doucement appris une autre manière de voir les choses.
Toutes les heures ne se valent pas.
Il existe des heures où l’on produit.
Et d’autres où l’on laisse simplement une idée grandir.
Les deux sont indispensables.
Je pourrais certainement aller plus vite.
Je pourrais reproduire les mêmes modèles.
Chercher à optimiser chaque geste.
Calculer chaque minute.
Mais je perdrais probablement ce qui me plaît le plus dans cette aventure.
La liberté de laisser une création prendre le temps dont elle a besoin.
Certaines pierres semblent savoir exactement ce qu’elles veulent devenir.
D’autres résistent.
Elles m’obligent à recommencer.
À chercher.
À écouter davantage.
Et avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas elles qui étaient difficiles.
C’était moi qui voulais aller trop vite.
Notre époque nous pousse souvent à croire que tout doit être rentable.
Rapide.
Efficace.
Optimisé.
Comme si la valeur d’une création pouvait se mesurer au nombre d’heures qu’elle a demandées.
Je n’y crois plus.
Je crois que certaines choses ont justement de la valeur parce qu’elles refusent d’être accélérées.
Un arbre pousse lentement.
Une amitié se construit avec le temps.
La confiance ne se commande pas.
Pourquoi la création devrait-elle obéir à un chronomètre ?
Alors non…
Lorsque je m’installe dans mon atelier, je ne lance jamais un minuteur.
Je préfère laisser le temps disparaître.
Parce que je sais qu’au bout du compte, ce n’est pas le nombre d’heures qui donnera une âme à un bijou.
C’est l’attention que je lui aurai offerte.
Et finalement, je crois que cette manière de créer a doucement changé ma manière de vivre.
Je cours un peu moins.
J’observe un peu plus.
J’accepte que certaines choses prennent le temps qu’elles doivent prendre.
Le micro-macramé ne m’a pas seulement appris à nouer des fils.
Il m’a appris à ralentir.
Et je crois que c’est l’un des plus beaux cadeaux qu’il pouvait me faire.
Je referme ici une nouvelle page de mon journal.
Merci d’avoir pris le temps de la parcourir avec moi.
